Par Hélène Montpetit

Otto Scharmer est Cofondateur du laboratoire u.lab, Chargé de cours sénior à l’institut MIT et Professeur, Thousand Talents Program, à l’Université de Tsinghua. Le 1er avril dernier, dans un article du Huffington Post, il disait de l’année décourageante essuyée par les activistes et acteurs du changement social : « On pourrait avoir l’impression que le but critique de transformer le capitalisme n’est plus atteignable. Pourtant, revenant tout juste d’un voyage de quatre semaines à plusieurs endroits de renouveau social, économique et spirituel et ayant participé à des rassemblements de gens qui s’y affairent, j’ai le sentiment que c’est plutôt l’inverse. »

Selon Scharmer, l’émergence d’une transformation de l’économie est plus évidente que jamais. Elle se manifeste en de nombreux projets et s’étend à l’échelle de la planète. Si nous avons l’impression de nous diriger dans la mauvaise direction, croit-il, c’est qu’il y a un chaînon manquant, à savoir, un lien systémique entre toutes les initiatives, doté d’un mécanisme qui non seulement créerait des maillages entre les points, mais qui permettrait aussi aux projets et aux acteurs de constater leur impact personnel et collectif dans le contexte mondial.

Transformer le capitalisme
Dans un article précédent, Scharmer examinait l’ascension de Trump, de l’extrême droite, et des potentats populistes. Il attribue ce phénomène au rythme croissant de perturbation et à notre incapacité de délaisser les choses dépassées pour laisser naître de nouveaux schémas et de nouvelles possibilités.

L’impasse actuelle, dit-il, vient du fait qu’il y a décalage entre les défis du monde réel — (écarts écologiques, sociaux et spirituels) — et les modèles économiques désuets que nous utilisons pour y répondre. Seule la transformation intégrale de l’économie peut combler ces fossés sans cesse grandissants. « La transformation du capitalisme est la clé de toute stratégie durable favorisant le changement socioécologique, » dit-il. « Ceci s’applique tant aux États-Unis qu’à l’Europe, l’Asie, l’Afrique, ou l’Amérique latine. »

« La transformation du capitalisme est la clé de toute stratégie durable favorisant le changement socioécologique »

La nouvelle économie
Les mots « nouvelle économie », souvent entendus à l’apogée de la bulle du point-com, suggéraient que de nouvelles règles remplaceraient celles de la « vieille économie ». De nos jours, le concept ne se limite pas à la numérisation; il englobe aussi les grands enjeux sociaux, environnementaux et culturels. Selon Scharmer, il s’agit de passer du capitalisme à un système économique axé sur le bien-être et la prospérité de tous les êtres vivants, humains ou non, y compris les générations actuelles et à venir.

Le problème fondamental : la fiction des marchés
L’essence même de la transformation du capitalisme est souvent éclipsée par les activités de responsabilité sociale organisationnelles. Bien que ces efforts soient utiles, une transformation authentique du système doit prendre en compte l’un des défauts inhérents à la structure même du capitalisme : la fiction des marchés.

Dans The Great Transformation, l’économiste politique Karl Polanyi signale que les bases du capitalisme sont fictives car elles traitent la nature, le travail, et l’argent comme étant des produits destinés au marché et à la consommation. Polanyi appelle ceci la fiction des marchés, car en réalité, ni la nature (ressources) ni les humains (travail) ne sont créés pour le marché et l’argent que nous produisons n’est pas non plus consommé. Les effets du capitalisme sont, d’une part, une croissance phénoménale et, d’autre part, l’apport d’effets externes désastreux : destruction environnementale, pauvreté et effondrement cyclique de l’économie. Les sociétés ont réagi à ces dysfonctionnements en créant des innovations institutionnelles comme les normes du travail et de l’environnement, la sécurité sociale et la Réserve fédérale (États-Unis) — tous des instruments servant à suspendre les mécanismes du marché là où ils ne sont plus utiles.

La solution : une mise à niveau du système d’exploitation économique
Le libre marché, forme initiale « laissez faire » du capitalisme, a nécessité une première mise à niveau, laquelle a pris la forme d’innovations institutionnelles. Par contre, celles-ci ne suffisent plus pour contrer les effets néfastes du système, de sorte que, plus de 150 ans plus tard, nous devons de nouveau faire face à un éventail d’effets externes, qui, cette fois, ont un impact mondial.

Selon Scharmer, la bonne nouvelle est que l’avenir est déjà là. Il aurait constaté, lors d’une rencontre de ses pairs à Amsterdam, que de nouveaux concepts et de nouvelles idées économiques sont actuellement à l’essai. Certaines des initiatives visent la régénération des écosystèmes, d’autres s’occupent de l’économie circulaire et de la mise en œuvre des principes de design du berceau au berceau (cradle-to-cradle design). D’autres encore expérimentent avec les monnaies complémentaires (ou sociales) qui favorisent le bien-être et la prospérité à l’échelle locale. Certains font campagne pour changer le système fiscal, alors que d’autres ont pour point de mire l’interface entre l’économie et la société, la question des droits fondamentaux de la planète, ou l’utilisation de nouvelles plateformes médiatiques pour amplifier et partager le récit de l’émergence de la nouvelle économie. Si ces innovations demeurent inconnues de la grande majorité des gens, c’est qu’elles ne sont reliées par aucun maillage et sont majoritairement conçues et mises à l’épreuve en silo.

« la bonne nouvelle est que l’avenir est déjà là. »

Le paysage émergent de la transformation économique
Scharmer croit que les plateformes partagées, les mécanismes de coordination et les cartes mentales communes sauraient soutenir la transition vers un nouvel ordre économique. Il envisage la possibilité de faire une mise à niveau complète du système d’exploitation économique en le transformant d’« égosystème » à « écosystème ». (voir la Figure 1)

Ego_a_Economie_Scharmer1Figure 1 : D’économie « égo » système à économie « éco » système (Par Kelvy Bird)

La matrice de la nouvelle économie
Afin de réaliser cette transformation, Scharmer propose d’intervenir sur sept centres énergétiques, à savoir :

  • Nature, Travail, Argent (les trois facteurs de production classiques);
  • Technologie, Gestion (deux ajouts récents à la fonction de production moderne),;
  • Consommation (du côté usager de l’équation); et
  • Gouvernance (assemblage du tout).

Il clarifie le tout en indiquant les symptômes, les cadres et les leviers qui s’appliquent à chacun (voir Tableau 1). Cette matrice situe les initiatives et projets novateurs dans le contexte plus large de la transformation économique mondiale et de ses leviers. Elle se veut aussi un point de départ pour discuter des étapes à franchir et des enjeux à considérer.

  1. Nature : De ressource à écosystème

Sachant que nous utilisons actuellement chaque année les ressources d’une planète et demie, le défi est de combler le gouffre entre la croissance sans limites du système capitaliste et l’épuisement desdites ressources. Ainsi, nous devons modifier notre notion de la nature et l’aborder en tant qu’écosystème. Le monde naturel est une écologie circulaire que nous devons cultiver, car nous évoluons avec lui et nous en sommes tributaires. Pour passer à ce nouveau paradigme, Scharmer suggère d’utiliser les leviers suivants :

  • L’économie circulaire et les principes de design « berceau à berceau » (cradle-to-cradle design)
  • Le rétablissement des écosystèmes et l’agriculture circulaire
  1. Travail : d’emploi à autogestion d’activités personnelles

Il s’agit ici de revoir notre approche au travail. On s’attend à ce qu’environ 40 % des emplois actuels soient automatisés d’ici 2050. Le travail doit donc passer de simple gagne-pain à un outil de création et de réalisation du plein potentiel. Les leviers clés, selon Scharmer, sont :

  • L’instauration du revenu de base (Basic Income Grants [BIG])
  • Les connaissances liées au développement personnel et à l’activation du plein potentiel
  1. Argent : D’extractif à intentionnel

Le flux de l’argent doit être redirigé pour mieux supporter l’économie réelle et la revitalisation du patrimoine. De nos jours, un surplus d’argent est placé dans les fonds spéculatifs et trop peu dans les fonds ayant un impact régénératif sur les patrimoines écologique, social et culturel. L’argent doit être mis au service des vrais besoins. Les leviers suggérés sont :

  • Les monnaies complémentaires
  • La réforme fiscale (taxer les ressources plutôt que le travail)
  1. Technologie : De pauvre en créativité à riche en créativité

Il s’agit ici de ne plus être passif devant le monde et ses systèmes mais bien de le bâtir et le créer à tous les niveaux. La plupart des ressources R-D mondiales financent le développement de produits destinés aux 20 % supérieurs de la pyramide de revenus, ne laissant que peu de ressources à ceux qui évoluent au bas. Les leviers favorisant le développement des nouvelles technologies sociales incluent :

  • Les outils permettant de visualiser son impact individuel et collectif en temps réel (dans le but de combler les écarts sociaux économiques)
  • Les outils permettant de se situer individuellement et collectivement dans le contexte de l’ensemble
  1. Leadership : Du modèle descendant à la création conjointe

Si nous voulons contrer la faillite générale du leadership sectoriel et institutionnel de notre temps, nous devons cesser de nourrir les gros orgueils pour miser sur le développement des capacités de nos dirigeants. Ils doivent être en mesure de deviner, parmi les possibilités futures émergentes, lesquelles sont les plus aptes à répondre aux défis. Ils doivent aussi savoir collaborer pour préparer ensemble l’avenir. Les leviers pouvant favoriser cette transformation incluent :

  • Les infrastructures permettant de prévoir l’avenir et de percevoir l’ensemble à partir de divers points de vue
  • Les grands mécanismes de renforcement des capacités qui favorisent le passage « d’égo à éco »

« Si nous voulons contrer la faillite générale du leadership sectoriel et institutionnel de notre temps, nous devons cesser de nourrir les gros orgueils pour miser sur le développement des capacités de nos dirigeants. »

  1. Consommation : du PNB au bien-être

Comment augmenter le bien-être des collectivités et des pays où la croissance du PNB ne se traduit pas en meilleure qualité de vie pour les citoyens ? On sait que l’augmentation de la production, de la consommation et de l’affairement n’apporte pas nécessairement plus de bonheur. Il s’ensuit qu’au lieu de favoriser la consommation et de nous fier aux indicateurs comme le PNB, nous devons nourrir une économie de partage et instaurer des mesures de bien-être tel que le bonheur national brut et l’indicateur de progrès véritable. Les leviers dans ce domaine incluent :

  • Les pratiques liées aux économies de partage
  • Les nouveaux indicateurs économiques
  • Les processus budgétaires participatifs
  1. Gouvernance : Interventions collectives conscientisées

Il s’agit ici de rétablir le lien entre le pouvoir décisionnel de nos systèmes complexes et le vécu des « peuples oubliés ». Pour réinventer la gouvernance, il faut prendre en compte la main visible de la hiérarchie, la main invisible des marchés, et la coordination multicentrique des groupes d’intérêts spéciaux, et y ajouter un nouvel élément : la vue d’ensemble née d’une conscience partagée. Pour ce faire, il faut favoriser :

  • Les infrastructures qui font que le système se perçoit lui-même (interventions collectives conscientisées)
  • Les droits de propriété patrimoniaux protégeant les droits des générations futures (troisième catégorie ajoutée aux droits de propriété privée et publique)

Tableau 1 : La matrice de la nouvelle économie (adaptée de Leading From the Emerging Future)

Matrice_Scharmer

Passage d’égo à éco
Les sept centres énergétiques de Scharmer et leurs leviers jouent tous essentiellement le même rôle. Ils répondent aux questions clés de la fiction des marchés de Polyanyi (nature, au travail, à l’argent, etc.). L’économie circulaire et le rétablissement de l’écosystème rétablissent le lien entre la nature et l’entretien de l’écosystème humain; le revenu de base et l’éducation de qualité rétablissent le lien entre le travail et la réalisation du plus grand potentiel ; la monnaie circulaire et la nouvelle fiscalité rétablissent le lien entre l’argent et l’intention partagée.

Le chaînon manquant
Alors, si tous ces éléments existent déjà sous forme de prototype ou sont en place quelque part au monde, pourquoi le système n’a-t-il pas encore changé ? D’où vient cette impression que nous régressons au lieu de progresser ? Selon Scharmer, il faut changer les mentalités au moyen d’une méthodologie efficace et développer une plateforme permettant au mouvement mondial de se voir, d’apprendre de ses innovations et de ses succès et d’entreprendre le partage ciblé de méthodes et d’outils.

À compter du 20 avril 2017, Scharmer et ses collègues de l’institut Presencing Institute mettront sur pied le prototype d’une telle plateforme. Ils offriront des émissions interactives en direct de l’Institut MIT pendant lesquelles seront partagés des anecdotes et des exemples vivants de partout au monde. Chaque séance mettra en évidence un ou deux cas inspirants, prendra quelques moments pour favoriser la prise de conscience et créera des occasions de dialoguer.

Scharmer entrevoit aussi créer un éventuel institut de recherche-action et laboratoire d’idées international voué à la transformation de l’économie à partir d’un cadre flexible comme celui de la matrice (Figure 1). Cet organisme marierait la pensée systémique et l’évolution de la conscience afin de développer des méthodes et des outils pratiques. Il aurait pignon sur rue et serait profondément enraciné dans toutes les régions et cultures du monde. Il se concentrerait sur trois types d’activités principales :

(1) la création de leadership intellectuel, la recherche-action et le développement d’outils favorisant la transformation

(2) l’organisation conjointe de laboratoires en innovation autour des centres énergétiques susmentionnés afin d’aider les divers groupes d’intervenants à transformer conjointement la façon dont leur système fonctionne, et

(3) la création de grands mécanismes de développement de compétences, dont des plateformes de nouveaux médias servant à faire évoluer le discours public. Plutôt que de réagir aux scandales, le public créerait conjointement la nouvelle et la place publique servirait à lier les uns aux autres les initiateurs de changement.

La plupart de ces éléments existent déjà à plus petite échelle, mais ils ne sont pas reliés ou suffisamment amplifiés pour produire l’impact requis.

Si vous désirez prendre part à la première session de partage de l’institut Presencing Institute le 20 avril (2017), cliquez ici.

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